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B19 - Un rugby sans idée (26-02-17)


J’ai mal dormi et je sais pourquoi. Après une matinée délicieuse sur le Golf de Miraflorès avec mes amis, bon déjeuner sous le soleil printanier en place pour un morceau de choix. Le tournoi des VI Nations est un moment privilégié. Dans mes jeunes années à l’internat de Toulouse il faisait partie d’un rituel concocté avec d’autres jeunes et beaux sportifs que j’ai « initiés » aux joutes ce jeu fabuleux. Il mêle le sport et la vie. Le monde d’Ovalie est aussi une philosophie.

Le programme de la journée du samedi de Tournoi des V Nations de 1965 ? Les cours terminés, déjeuner, digestif (la gnôle de Cognac de ma grand-mère) et premières données de tarot. A l’heure du match les hymnes, debout au garde à vous, j’aime toujours les écouter. Frissons partagés. La voix de Couderc puis d’Albaladéjo, qui a donné ses lettres de noblesse au métier de consultant du sport télévisé. Puis tarot jusque tard dans la nuit, parfois pour oublier les erreurs volontaires des arbitres, le match terminé. Le lendemain on jouait à notre tour chacun sur son terrain.

Avec ses souvenirs et les matches d’hier ont eu chacun une saveur particulière. Depuis que j’ai connu Alex Farell près de Saint-Andrews et l’espoir qu’il avait que les Ecossais battent les Français pour le match du Championnat de monde, j’observe Vern Cotter. Déjà j’appréciais la trace qui a transformé la mentalité et la manière de jouer des clermont-ferrandais. Il leur a donné les moyens de gagner leur premier trophée. Le rôle de Joe Schmidt n’y était pas pour rien, qui lui coache les Irlandais. Deux gars particuliers comme peuvent l’être les Néo-Zélandais : un pragmatisme anglais mais un sens inné de la flexibilité. Toute leur société m’en paraît imprimée. Le jeu des Blacks en est la meilleure vitrine. Peu à peu, ils font faire des progrès aux équipes qu’ils ont à diriger.

Après le match d’hier contre ces Irlandais mille fois décryptés et analysés on s’est loupé. Avec leurs sélections régionales, leur effectif de licenciés faméliques, on devrait les bouffer. C’est loin de la réalité. Ce qui est embêtant c’est que l’écart ne fait qu’augmenter. Le mal est profond, question d’éducation.

Je ne dis pas formation. La formation, je connais, c’est mon métier. Oui, sans plaisanter je suis forgeron dans l’âme. J’en ai fait profession et je peux vous dire qu’une pièce forgée montée sur un avion n’est ni prête à se déformer ni à se casser (votre sécurité…). Pendant toute la vie de l’avion on doit en garder la trace de sa confection. Pour faire aimer un sport aux enfants et aux plus grands vous comprendrez que je sois suspect. Très tôt les parents et l’école devraient « apprendre à apprendre » aux enfants mais pas les former, car ensuite surtout quand le niveau est élevé, on a du mal à s’adapter. C’est sans doute pour cela que les chefs veulent toujours privilégier leurs idées, quand ce n’est pas purement et simplement les imposer.

Le système d’éducation français de notre société au fil du temps s’est sclérosé. Depuis plus de 50 ans au sommet de l’Etat, notre politique n’a aucun sens. Depuis De Gaulle nous n’avons aucun sens de la direction dans laquelle nous nous dirigeons. Il est évident que cela ne peut que transparaître dans le rugby.

Tout n’est pas à jeter mais nous ne savons plus ce qu’est un professionnel et ce qui est grave dans tous les métiers c’est pareil. Chez les sportifs, quand certains font bien leur métier, Zidane, Parker, Deschamps, Karabatic, Fourcade, Douillet… que peut-on remarquer ? Pour s’aguerrir ils vont à l’étranger, affronter les autres chez eux et suivant le marché ils gagnent de l’argent. J’en suis le premier enchanté pour eux et merde pour ceux qui pensent autrement. C’est vrai, bon nombre de français stigmatisent cela, mais ils ont eu le courage de faire au lieu de parler.

Pour un Zidane et le boulot qu’il fait à Madrid, qui en France le lui aurait confié ? Parker ? C’est pareil. Leur talent, c’est d’être compétent et de beaucoup travailler pour le rester. J’observe, je ne suis pas frustré ; au contraire, c’est l’image que j’ai des Français qui ont compris ce que le monde proposait. Ils se sont impliqués et ils ont gagné. Chapeau, c’est mérité aux autres de les imiter. Contrairement à ce que l’on croit ils n’ont marché sur personne, ils avaient un projet, une étoile qui les dirigeait. Tout ce qui leur arrive c’est de leur responsabilité. On ne peut gagner l’argent sans rien faire. Tous ceux qui disent le contraire nous mentent, à nous de nous révolter contre cette idée. A notre tour c’est notre responsabilité, en vérité notre dignité.

Rien de tout cela chez les joueurs de rugby. Leur éducation est en papier, rien de solide c’est une vérité. Pas étonnant, la République des copains à la Fédération comme à la ligue d’ailleurs est toujours en vigueur depuis que le rugby existe. Le professionnalisme est dans les paroles et les dossiers pas dans les esprits et surtout pas dans les faits.

On s’étonne de la santé de Louis Picamoles, il est parti jouer en Angleterre son nouveau projet (Je crois qu’il a compris que les saxons jouaient autrement et voulait comprendre). En 6 mois, il a minci quand d’autres avant lui s’étaient épaissi. Il court plus vite et reste puissant. La nourriture aurait-elle changée ? La physionomie des joueurs de rugby va-t-elle changer ? Les compléments alimentaires seraient moins chargés ?

Sous l’ère Laporte, a-t-on une chance de voir cela changer ? Nous avons des exemples de fédérations qui ont moins de moyens et plus de passion un autre mode de relation entre amateurs et professionnels. Je m’insurge que depuis longtemps le monde des artisans et des industriels disent qu’ils ne reçoivent pas des lycées et collèges des jeunes gens compétents. Quel effort font-ils pour mieux les former et recevoir les professeurs qui en sont chargés ?

On peut vilipender le football, mais la formation française donne quelques résultats. Nos joueurs sont recherchés et permettent d’équilibrer les comptes des clubs. JM Aulas sait en jouer. Le premier acte de l’américain qui vient de racheter OM (Marseille si compliquée à appréhender) vient de s’associer les services d’un club formateur. Marseille à la dérive a oublié l’époque des minots et la joie de jouer avec des joueurs formés dans la région.

Bernie a du boulot et j’espère bien que d’ici quelques temps il va dévoiler un plan élaboré pour remettre au gout du jour une éducation au rugby digne de ce nom. Vendre le maillot servira à rentrer de l’argent mais ce sont des idées dont on a besoin. Et des montagnes de pédagogie et de négociations pour le réaliser. Quel jeu veut-on pratiquer ? Quel spectacle veut-on donner ? Doit-on répartir ou centraliser ? Est-ce en adéquation avec l’esprit français ? Comment alors s’organiser ? Comment évaluer ? quelle échéance se donner ?

Pendant ce temps, il va falloir se contenter des faire avec les joueurs sélectionnés par Novès et son staff. Ils ont donné une direction c’est un progrès. Manifestement les joueurs ne sont pas encore adaptés, le pourront-ils quand ils vont grandir ? La vie du club a ses impératifs, ils doivent composer, c’est leur responsabilité. Ils ont une carrière à mener. Ce que je constate c’est que les joueurs barrés en France comme les footeux ne partent pas à l’étranger. C’est un signe, ils ont peur. Je crois qu’ils savent ne pas être à la hauteur. Notre championnat contrairement à ce que nous rabâche la publicité n’est pas le meilleur du monde. On n’y joue pas pour gagner mais pour ne pas perdre à deux équipes près Clermont et La Rochelle en ce moment.

Les schémas de jeu ne sont pas faits pour la vitesse et l’évitement mais pour le physique et le rentre dedans. A chaque mêlée on perd du temps. Les erreurs techniques hachent le jeu. L’adaptabilité, l’intelligence de jeu ont disparu avec les espaces laissés par les défenses qui ont progressé. On reproduit cela à l’international et l’on est pénalisé. Facile de le vérifier en comparant des matches de Championnat d’Europe et des VI Nations sans parler de ce que l’on voit dans les tests matches avec les Nations du Sud.

Hier, les statistiques du match semblent montrer que seule la première ligne a été à la hauteur. Depuis des semaines nous savons que nous aurons des ballons mouillés qui vont nous agresser. Combien d’erreurs à la réception des joueurs qui sont chargés d’être sous les chandelles. Faut-il durant l’été aller jouer au foot australien ou au gaélique ? Au lieu de s’entraîner à Nice aller à Vannes ou à Calais ou la pluie attendrait ?

Tout le match j’ai souffert de voir ses jeunes gens empruntés. Ils ne montrent aucun plaisir. On dirait qu’ils sont privés dès qu’ils sont sous le maillot bleu de responsabilité. Ils donnent l’air de réciter une leçon qu’ils ont mal apprise. Sans idée, mais si l’on croit Novès ils sont invités à oser. Oser sans plan et privés de ballons, ne pas savoir s’adapter au jeu proposé, c’est montrer des limites rédhibitoires pour pouvoir postuler au match d’après. Le projet est à 4 ans mais en un an on devrait voir quelques progrès, Novès constate lui-même que l’équipe stagne.

Hier en tout cas elle n’a rien montré. Elle a défendu, s’est accrochée ce qui a permis à l’Irlande de gérer mais en cela je me sens humilié. C’est dans l’esprit saxon un pragmatisme qui a l’art d’user. L’esprit de ces iliens nous est supérieur, ils combattent pied à pied chaque pousse de terrain. J’aime le terme de défense offensive, on a paré au plus pressé au mauvais sens du terme, le tarif syndical. Pas envie simplement de retourner la situation. Impuissants à dominer ce qui nous était proposé par les Irlandais.

Le rugby est un jeu de possession, pas moyen de gagner un match si l’on n’a pas le ballon. Que fait-on pour l’avoir et pouvoir le garder. Le jeu moderne semble orienté sur les rucks, soit la mode est lancée. Les joueurs ont plaqué mais qui a récupéré des ballons aux mains des Irlandais. L’intention n’apparaissait même pas ! Et le plus terrible c’est de sentir qu’il n’y a pas d’idée pour les quelques turnovers qui sont arrivés. On vendange encore une fois des passes sur jeu lancé ; un en avant sur le seul essai que l’on pouvait marquer. Combien depuis l’été en avons-nous ainsi raté ? Y-a-t-il une colle qui pourrait aider ? Les handballeurs en ont une, je crois…

On a logiquement perdu contre plus fort que nous. 10 points pas cher payé, je crois qu’on avait peur de prendre une raclée. Mais demain, quelle attitude adopter ? Nous attendons avec peur le classement des Nations. Les Ecossais au rythme où ils vont et les progrès qu’ils font vont nous éjecter du panel espéré. A voir la façon dont on s’y prend, pas encore que l’on sera champion. Ce n’est pas en psalmodiant qu’on va gagner que nous le ferons. Je jeu demande de jouer, dans l’esprit et dans l’instant présent. C’est un jeu d’équipe, même l’adversaire fait partie de l’équipe. Spectateurs, nous attendons des actes or depuis pas mal de temps nous échouons. Question de système. On vit bien sans penser à demain. Je sais bien que l’on joue une autre partie de la fin du Saint Empire Romain.

On ne va quand même pas jeter le manche après la cognée. Ce n’est pas une question de nombre de licenciés. Les statistiques c’est bien mais ce n’est pas la panacée. La politique va devoir jouer, le long terme et colmater. Que fait-on de la qualité de la chose enseignée ? Comment choisit-on ceux qui en sont chargés ? Des joueurs chevronnés en ont-ils la volonté, ou plus sérieusement le plaisir de transmettre ? En faire un nouveau métier ? Educateurs intégré au collège ou au lycée comme les anglais ? Comment alors les qualifier et les rémunérer ? Les Irlandais nous donnent quelques idées ? Les Néo-Zélandais vont encore plus loin, ils parlent de culture. Savons-nous encore quelle est la nôtre et celle que nous voudrions pour parler d’avenir ?

Des écoles déjà quelque part en région ont montré des capacités à former des jeunes doués : les évaluer en déduire un projet. Pourrait-il être développé ? Faut-il un enseignement programmé, plus d’initiative et de liberté ? Comment préparer au métier, à la conversion ? Pour éviter la saturation quels enseignements de diversion ? Les jeunes prometteurs comment les responsabiliser puis les orienter ? Comment au bout les intégrer dans les clubs ? Comment dans une région ouvrir les clubs en fonction des niveaux ? Comment proposer un championnat qui élève la technique individuelle et le niveau de jeu ? Comment trouver l’argent pour relier tout cela ? Créer une coopération entre clubs, ligue et fédération pour permettre aux joueurs de jouer sans cirer un banc de remplaçants ? Avons-nous conscience en passant que ce sont les jeunes qui portent l’avenir de ce pays où il devenu plus important de perdre avec honneur que de gagner en montrant sa valeur ?

De ces quelques questions si peu exhaustives pourrait-il sortir un embryon de solutions ? Nous sommes au fond que risque -t-on de rêver au lieu de parler et de s’enliser ?

J’entends déjà des boucliers se lever…

Michel Prieu




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